L’ÉCLOSION DE L’AIGLE DANS LA TOURMENTE

(1769-1793)

par le général de CA (2S) Michel Franceschi

Alors un homme s’élèvera, un homme qui ne se sera fait un nom ni par ses paroles, ni par ses écrits, un homme qui aura médité dans le silence. Cet homme s’emparera des opinions, des circonstances, de la fortune“.

Guibert : “Essai général de tactique”.

Cette étonnante prédiction du plus célèbre penseur militaire français du 18ème siècle, annonce à la manière d’un messie l’avènement de Napoléon Bonaparte, dont il deviendra d’ailleurs l’un des maîtres en tactique.

Après une naissance dans une atmosphère de légende, le fabuleux destin de celui que l’on n’appellera plus que par son prénom Napoléon commence dans les épreuves et l’adversité.

NAISSANCE DUN DESTIN

Napoléon voit le jour à Ajaccio le 15 août 1769. Sa venue au monde est entourée de deux étranges coïncidences, propices à de faciles spéculations surnaturelles. Le 15 août est en effet la fête de l’Assomption de la Vierge Marie, patronne vénérée de la Corse en général et d’Ajaccio en particulier, où on l’appelle affectueusement “La Madunuccia” (petite madone).

D’autre part, le 15 août 1769 est le premier anniversaire du rattachement de la Corse à la France. Un an plus tôt, Napoléon ne serait pas né français.

Il est probable que ce double signe de naissance a contribué à une inébranlable foi en son étoile. Dès sa plus tendre enfance, Napoléon est habité par un extraordinaire sentiment d’invulnérabilité qui expliquera les risques physiques pris dans les batailles à venir. Le savant

Berthollet en a recueilli la confidence sur le navire les ramenant d’Égypte en 1799 : “Une puissance supérieure me pousse à un but que j’ignore. Tant qu’il ne sera pas atteint, je serai invulnérable“.

La légende s’est également emparée d’une autre circonstance particulière de sa naissance très précipitée. Celle-ci se serait produite sur un tapis du salon frappé de figures allégoriques de l’Iliade. Ce superbe symbole antique relève davantage de la fertile imagination de l’entourage que de la réalité. L’heureux présage d’une venue au monde en bouchon de champagne suffisait au mythe.

L’origine de la famille Bonaparte se trouve en Toscane. La date de son arrivée en Corse est imprécise. On a prétendu que Napoléon descendait du Gibelin Guillaume Buonaparte, chassé de Florence en 1267. Ce qui est certain c’est que, dès 1616, on trouve le nom de Bonaparte au Conseil des Anciens d’Ajaccio, attestant officiellement d’une certaine notabilité, à défaut de quartiers de noblesse bien établis.

On a accablé le père de Napoléon, Charles-Marie, des défauts de joueur, dépensier, intrigant et libertin. Napoléon lui-même l’a d’abord jugé “pomponné et obséquieux“, jusqu’à ce qu’il réalise après sa mort en 1785, cruellement ressentie, son rôle capital dans sa destinée.

Avec une habileté consommée, il est, en effet, parvenu à obtenir pour l’éducation de ses enfants des bourses royales sans lesquelles il n’y aurait jamais eu d’Empereur Napoléon. Mort très jeune, il n’a pas connu les fabuleux dividendes de ce clairvoyant investissement culturel.

La mère de Napoléon, Letizia Ramolino, est une maîtresse femme pleine de bon sens. Elle s’impose par son caractère ferme et sa haute autorité morale. L’Empereur confiera à Las Cases à Sainte-Hélène : “C’est à ma mère que je dois ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien“. Avec des ressources des plus modestes, elle doit se livrer à des prodiges pour assurer la pitance et l’éducation de sa marmaille. Elle en a contracté un sens aigu de l’économie que son fils prodige noie dans la louange : “Chez elle, la grandeur l’emportait. La fierté, la noble ambition, marchaient en elle avec l’avarice“. L’opulence venue, elle ne se départira pas de ce défaut de parcimonie. “Pourvou que cela doure” gémissait-elle. Comment ne pas se méfier du superflu lorsque l’on a manqué du nécessaire ?

Napoléon est le deuxième enfant d’une ribambelle de treize, dont huit seulement survécurent. Sa taille n’atteint que 1m62. Sa constitution paraît chétive. Mais en réalité, sa maigreur et sa couleur jaune d’adolescent cachent une résistance physique à toute épreuve, qui le rendra insensible aux rigueurs des bivouacs des champs de bataille. Mais dans cette ingrate apparence, ce qui retient avant tout l’attention est, sous un front large et haut, un regard magnétique bleu acier, subjuguant d’emblée l’interlocuteur. Cambacérès écrira que Napoléon “était orné d’un regard qui traversait les têtes“. Derrière cette fenêtre de l’âme brille la plus vive des intelligences. Un parfait équilibre entre la hauteur des concepts et le sens aigu des réalités garantit un jugement infaillible.

Quant au caractère, autoritaire et combatif au service d’une volonté inflexible, il est d’évidence plus enclin au commandement qu’à l’obéissance. Placé à l’âge de cinq ans à l’école des Béguines d’Ajaccio, Napoléon stupéfie les bonnes soeurs par son don exceptionnel pour le calcul. Mais il les déçoit par la tiédeur de son goût pour le catéchisme, en dépit des sucreries dont elles le comblent.

Il reste peu de temps chez les religieuses. Se fiant à son infaillible intuition, Letizia l’inscrit à l’école de l’abbé Recco, qu’il fréquentera durant quatre années. On n’a pas apprécié à sa juste valeur l’influence de l’obscur abbé Recco dans la formation première de Napoléon. A un âge où les sensations s’impriment dans l’esprit de façon ineffaçables, il est son initiateur culturel, lui inoculant une soif inextinguible de savoir. Féru d’antiquités, ce modeste enseignant a allumé sa passion pour l’histoire ancienne qui le marquera toute sa vie. Le régime politique qu’il donnera à la France empruntera à l’antiquité son vocabulaire (Consul, Préfet, Empereur…) et ses symboles (Aigles, décor romain de la Cour impériale, etc.). Conscient de ce qu’il devait à ce simple prêtre, Napoléon ne l’oubliera pas dans son testament de Sainte-Hélène. Il l‘y inscrira par une formule d’une admirable concision : “Vingt mille francs à l’abbé Recco, professeur à Ajaccio, qui m’a appris à lire“.

Mais Charles-Marie et Letizia ambitionnent pour leurs enfants un enseignement d’excellence que la Corse ne peut alors dispenser. C’est ainsi qu’à peine âgé de dix ans, Napoléon se voit douloureusement arraché pendant six ans à l’affection familiale et placé comme pensionnaire boursier dans les écoles militaires du continent. La dure épreuve morale de ce déracinement brutal va tremper à jamais sa personnalité.

LE RUDE APPRENTISSAGE DU MÉTIER DE SOLDAT

Après un bref passage en transit au collège d’Autun, Napoléon entre à l’École Militaire de Brienne en 1779 et y étudie jusqu’en 1784. Il fréquente ensuite pendant une année l’École Militaire de Paris, avant de rejoindre son affectation régimentaire.

Ce n’est pas sans heurts que Napoléon fait connaissance avec son futur empire.

UNE PRISE DE CONTACT CONFLICTUELLE.

Lorsqu’il quitte Ajaccio l’ensoleillée pour les brumes et les frimas de Champagne, l’enfant “Nabulio” se sent comme déraciné de son milieu naturel, à un âge où la chaleur familiale compte tant. Finies les batailles de garnements autour de la grotte du Casone ou dans les étroites ruelles de la ville ! A oublier les séjours studieux et les méditations à la maison de campagne familiale des Milelli ! Le dépaysement est complet, le traumatisme affectif profond, qu’aggrave un isolement rendu presque total par la rareté des communications de l’époque.

Un choc culturel envenime la blessure affective. A Brienne, “l’immigré” Napoléon tombe dans un monde étranger et hostile, peuplé de jeunes nobles arrogants, imbus de leurs quartiers de noblesse. Apparaissant comme une curiosité exotique, il est d’emblée l’objet de moqueries féroces. Son accent rocailleux fait douter ses impitoyables condisciples de l’authenticité des très modestes titres nobiliaires péniblement établis par son père en vue de l’obtention de la bourse royale. Il devient une tête de turc systématique. Les quolibets fusent à tout bout de champ. On l’affuble du sobriquet de “la paille au nez“, déformation phonétique de “Napoleoné”, prononciation à la corse de son prénom dont il refuse obstinément de se départir. Et, bien entendu, on raille son physique chétif, sa petite taille et son teint jaune.

L’enfant batailleur d’Ajaccio ne s’en laisse évidemment pas compter. Ses répliques s’achèvent souvent en fougueuses empoignades résonnant dans toute l’école. Il parvient de la sorte à se gagner un certain respect, à la force du poignet, si l’on peut dire. La considération de ses condisciples tourne même à l’estime lorsqu’il manifeste en plusieurs circonstances son inflexible volonté et sa farouche fierté. Ils lui confient même le commandement d’épiques batailles de boules de neige. Un jour il refuse fermement, malgré les menaces, de dénoncer des camarades compromis avec lui dans un chahut. Il se fait ainsi quelques rares amis, dont Bourrienne, qui deviendra plus tard son secrétaire particulier, avant de lui faire défaut plus tard.

Garnement indocile, il est puni un jour à prendre son repas à genoux à la porte du réfectoire. Refusant d’obtempérer, il lance au surveillant médusé cette apostrophe passée à la postérité : “Je dînerai debout, monsieur. Dans ma famille, on ne s’agenouille que devant Dieu !”. Ses condisciples n’en reviennent pas. Subjugué, le surveillant renonce au châtiment.

Une autre fois, un professeur lui demande pour qui il se prend pour se rebeller contre une réprimande. La réponse fuse du tac au tac : “Je suis un homme !” Il n’a que onze ans ! Sa pauvreté de boursier met son amour propre à rude épreuve. Un jour, n’en pouvant plus, il adresse une lettre comminatoire à son père : “Si vous ne pouvez pas me soutenir plus honorablement, rappelez-moi près de vous. Je suis las d’afficher l’indigence et d’y voir sourire d’insolents écoliers qui n’ont que leur fortune au-dessus de moi“. Sans aucun doute, c’est dans l’infortune de Brienne que Napoléon a contracté sa fibre populiste et son attachement aux humbles.

La sévère adversité qu’affronte le jeune Napoléon en ferait renoncer plus d’un. Pour “la paille au nez“, elle constitue au contraire un ardent stimulant à se dépasser pour supplanter tout le monde. Il déploie une phénoménale puissance de travail au service de ses dons naturels. Mine de rien, en s’ouvrant toutes grandes les portes du savoir, c’est sur l’ignorance que Napoléon remporte sa première grande victoire.

UN AUTODIDACTE ACCOMPLI

Derrière Alexandre, il y a Aristote” a écrit de Gaulle. On peut le paraphraser en affirmant que derrière Napoléon, il y a Bonaparte.

L’exilé de Brienne trouve le meilleur antidote à son isolement psychologique dans un travail personnel acharné. Il néglige les “exercices d’agrément” au programme pour se consacrer à l’essentiel. Ce choix exprime sa première manifestation du principe de concentration des efforts, clé de toutes ses victoires à venir.

S’il ne prise guère le latin, personne ne peut lui disputer la première place en mathématiques et en géographie, base de la stratégie.

Hors programme, la lecture est son passe-temps favori, ce qui lui fera dire plus tard que “les imbéciles ne lisent pas, c’est pourquoi la chance les néglige“. Il lit, il lit encore, il lit toujours, en annotant les pages. Il dévore tous les livres de la bibliothèque de l’école, principalement ceux traitant d’histoire ou de philosophie. Sa maturité précoce lui permet d’assimiler les plus ardus intellectuellement.

Il fait germer la petite graine semée par l’abbé Recco en donnant la priorité aux historiens et philosophes de l’antiquité. Sa préférence va à Platon, Cicéron, Cornélius- Nepos, Tite-Live, Tacite et surtout Plutarque, dont “Les vies parallèles” constituent son livre de chevet, rivalisant avec les “Institutes” de Justinien.

Parmi les auteurs français, émergent Montesquieu, Montaigne, Corneille et Racine. Si Voltaire ne lui plaît guère, il admire Rousseau, mais s’en détournera nettement plus tard en écrivant “Il aurait mieux valu pour le repos de la France que cet homme n’ait jamais existé“.

Déjà il porte un intérêt tout particulier à Mahomet et à l’Islam, premier symptôme du “rêve oriental” qui hantera sa vie.

Les résultats obtenus se révèlent à la hauteur des efforts fournis. Il reçoit un prix des mains de Madame de Maintenon, accompagnant le duc d’Orléans. Il fait une forte impression au chevalier Keralio, Inspecteur des Écoles Militaires, qui le note ainsi : “J’aperçois ici une étincelle qu’on ne saurait trop cultiver“.

En octobre 1784, à 15 ans, il est sélectionné pour entrer comme “cadet” à la prestigieuse École Royale Miliaire de Paris. Il est particulièrement fier d’être choisi parmi “les boursiers des petites écoles qui se sont distingués par leur intelligence, leur bonne conduite et leur connaissance des mathématiques“. Nul doute que la supériorité manifeste de l’impétrant dans les premières et troisième de ces matières a enclin le jury à une certaine indulgence concernant la deuxième.

La grande école parisienne réserve à Napoléon le même accueil glacial que celle de Brienne à ses débuts. Maintenant adolescent endurci, il ne s’y fait qu’un ami, Alexandre des Mazis, et un ennemi mortel, Antoine Le Picard de Phélippeaux, qui mourra en Égypte dans les rangs des ennemis de la France.

Pour s’éviter les sarcasmes de son infériorité sociale, et supportant de plus en plus mal la futilité ambiante, il se retranche dans un splendide et studieux isolement. Sa fière distanciation lui attire quelques incidents. Lorsqu’on lui reproche son ingratitude envers “la charité du roi qui l’entretient et l’instruit“, il se fâche tout rouge : “Je ne suis pas élève du roi, je suis élève de l’État !”. Déjà le sens très aigu de l’État!

Comme à Brienne, il néglige le programme officiel au profit de la poursuite acharnée de ses études personnelles.

Plus tolérants que les étudiants, les professeurs s’accommodent de son comportement difficile, dont la noblesse ne leur échappe cependant pas. Le professeur de mathématiques Monge, homonyme du célèbre Gaspard, lui décerne les notes les plus justes : “‘Préfère l’étude à toutes sortes d’amusements. Se plaît à la lecture des bons auteurs. Très appliqué aux sciences abstraites et peu curieux des autres. Connaît à fond les mathématiques et la géographie. Silencieux, aimant la solitude, hautain, extrêmement porté à l’égoïsme, énergique dans ses réparties, ayant beaucoup d’amour propre, ambitieux et aspirant à tout. Ce jeune homme est digne qu’on le protège“.

Un autre professeur, monsieur de l’Aiguille, prononce un jugement prophétique : “Corse de nation et de caractère, ce jeune homme ira loin si les circonstances le favorisent“. En somme, “Napoléon perce déjà sous Bonaparte“.

Encore faut-il favoriser les circonstances évoquées et tout d’abord brûler les étapes. Il fait le pari d’obtenir en une année au lieu de deux le grade d’officier d’artillerie et une nomination de sous-lieutenant dans un régiment. A cet effet, il lui faut réussir deux concours à la fois : le normal, ouvrant aux cadets l’accès à l’école d’artillerie, et celui qui, court-circuitant le premier, permet l’accession directe au grade d’officier et dispense du passage préalable par l’école d’artillerie. Le défi scolaire que se lance ainsi à lui-même Napoléon est gigantesque. Il lui faut absorber en quelques mois par son seul travail personnel le programme de deux années d’études. Il doit surtout assimiler les quatre volumes rebutants du fameux “Traité de mathématiques” de Bézout, sur lequel va l’interroger Laplace, membre éminent de l’Académie des Sciences. Comme à Brienne, il pratique à outrance la méthode de concentration des efforts. Il bachote les matières les plus importantes. Il fait l’impasse sur les matières non indispensables, sans le moindre regret pour les leçons de danse et de maintien. Il n’a pas l’intention de s’illustrer dans les salons. Pour ne pas disperser ses efforts, il renonce à l’exercice de certains grades internes à l’école. Il se prive de sorties. Sa silhouette famélique le fait surnommer le “chat botté” par une jeune fille à peine aperçue. Dans ces épuisantes conditions d’existence, il doit de surcroît surmonter la douleur de la perte de son père en février 1785. Il mesure à cet instant tout ce qu’il lui doit.

Et la victoire couronne son effort surhumain. Il figure à la liste d’admission au grade de lieutenant en second au rang de 42ème sur 58. Le classement est certes peu brillant, mais on doit le juger à l’aune des modalités de présentation du concours. Sorte de candidat libre, il est le seul à avoir préparé l’épreuve en une seule année. Les 57 autres ont bénéficié de deux, voire trois années d’études. De surcroît, il est le plus jeune.

Jubilant légitimement de joie, le fringant lieutenant en second de 16 ans rejoint en novembre 1785 son affectation au régiment d’artillerie de La Fère, à Valence d’abord, à Auxonne un peu plus tard.

Dans ces deux garnisons, il n’est pas question pour le jeune officier promis à un bel avenir de se reposer sur ses premiers lauriers. Il redouble au contraire de travail pour assouvir son insatiable boulimie de savoir. A un camarade qui craint pour sa santé, il rétorque : “Le travail est mon élément. Je suis né pour le travail. Je connais la limite de mes jambes et de mes yeux, pas celle de mon travail“.

En quelques mois, il dévore, en les annotant, plus de trente traités d’histoire ancienne et moderne et nombre d’essais politiques et économiques.

Il mène une vie monacale que la modicité de sa solde n’explique pas à elle seule. Il doit en effet y puiser pour l’entretien de son jeune frère Louis qu’il vient de prendre sous son aile à ses côtés. Quand, à force d’abstinence, il économise quelques écus, il se précipite chez un libraire avec une joie d’enfant.

Il vit comme un ours, seul dans sa chambre avec ses livres. Il ne fait qu’un repas par jour, se couche à dix heures et se lève à quatre. Cet épuisant régime altère sa santé et le plonge parfois dans une profonde mélancolie.

Il peut heureusement retrouver sa famille en Corse au cours de fréquentes permissions que la hiérarchie lui accorde généreusement en raison de son caractère toujours peu sociable. Il prend l’habitude de se faire accompagner d’une bibliothèque ambulante. Elle ne le quittera plus, même sur les champs de bataille.

Une telle passion culturelle ne pouvait manquer de susciter une vocation littéraire.

LA PLUME AVANT LÉPÉE

Que dans sa jeunesse Napoléon ait d’abord été fasciné par l’écriture s’explique par sa situation de “petit noble” qui le condamnait à des postes subalternes. Un décret royal réservait les charges élevées à la haute noblesse bien en cour. La littérature restait la seule voie des roturiers pour se faire un nom. C’est ainsi que le futur empereur s’engage très tôt dans l’écriture, révélant un indéniable talent littéraire.

Marquée par l’éclectisme, sa production se compose d’une masse importante d’écrits les plus hétéroclites. On y trouve une profusion de manuscrits variés et inégaux, des annotations de livres divers, des analyses historiques et philosophiques, jusqu’au conte fantastique et la confession morose. S’y ajoutent des lettres par milliers, fort heureusement conservées pour la plupart. Parfois maladroites, ses œuvres de jeunesse reflètent ses goûts du moment. Son admiration première pour Rousseau lui fait commettre une mièvre imitation de la “Nouvelle

Héloïse”, intitulée “Clisson et Eugénie”. On pouvait s’en douter, le roman n’est pas sa tasse de thé.

De même, il est recalé à la même époque à un concours à l’Académie de Lyon sur un sujet de discours. Dans ce document médiocre, on relève cependant une perle prophétique : “Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle“.

Plus dignes d’intérêt sont ses compositions historiques. “Le masque prophète” exprime son attirance précoce pour l’Islam et le monde arabe. “Le comte d’Essex” s’intéresse à l’histoire d’Angleterre, peut-être par pressentiment de son implacable ennemi. Sa prosopopée sur la “Constitution d’Athènes” révèle sa vocation institutionnelle de chef d’état. La rédaction d’une histoire de la Corse ne survit pas à l’hostilité de Paoli.

Anticipons un peu. Après la Révolution de 1789, il s’engage résolument dans la promotion des idées nouvelles. Deux ouvrages principaux contiennent son adhésion sans réserve. Plaidoyer pour la liberté, “La lettre à Matteo Buttafoco” (1791) reçoit un accueil enthousiaste auprès des patriotes d’Ajaccio et connaît l’honneur de l’impression. Il en est de même deux ans plus tard du “Souper de Beaucaire”, véritable pamphlet montagnard de portée nationale.

Napoléon s’investit également très tôt dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Communication. Il découvre l’importance de la presse dès la guerre d’Italie. En février 1797, il fait paraître à Paris “Le journal de Bonaparte et des hommes vertueux”, titre prêtant aujourd’hui à sourire, pour contrebattre les premières calomnies à son encontre. En juillet de la même année, il fonde en Italie deux journaux dont il tient la plume : “Le courrier de l’armée d’Italie” et “La France vue d’Italie”. Plus tard, comme l’a révélé Chaptal, il écrira de nombreux articles anonymes bien frappés dans “Le Moniteur”, journal officiel.

Ses innombrables directives et ordres administratifs constituent des modèles de clarté et de concision.

Ses célèbres “proclamations” aux armées sont considérées comme des chefs-d’œuvre de littérature militaire. Souvent lyriques et toujours grandioses, elles parviennent à donner le frisson à ses vieux grognards endurcis. Celle des “Adieux de Fontainebleau” les fait fondre en larmes, émouvant jusqu’aux émissaires étrangers présents. La plus célèbre, celle d’Austerlitz, est devenue un morceau d’anthologie. Sa fameuse métaphore du retour de l’île d’Elbe recèle une sublime puissance de suggestion : “L’aigle volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame” !

Signés de sa main, les “Bulletins de la Grande Armée” prolongent les proclamations comme compléments informatifs d’après bataille, exaltant les actes de bravoure.

Que pensent les grands écrivains du talent littéraire de Napoléon ? De Sainte-Beuve à Malraux, en passant entre autres par Thiers, Barbey d’Aurevilly, Stendhal et Balzac, les meilleurs l’ont compté parmi eux. Citons les témoignages les plus significatifs.

Pape de la critique littéraire, Sainte-Beuve compare son style à celui des “Pensées” de Pascal, appréciation on ne peut plus élogieuse : “Quand il écrit, Napoléon est la simplicité même, affirme-t-il. C’est un plaisir de voir celui qui a été le sujet de tant de phrases en faire si peu !” Nul doute que Boileau, dont la lecture n’a certainement pas échappé à Napoléon, l’aurait approuvé, lui qui a écrit : “Qui ne sait se restreindre ne sait pas écrire“. Ni parler, d’ailleurs.

Thiers, pourtant peu enclin à la bienveillance, concède honnêtement : “Napoléon est le plus grand homme de son temps, on en convient. Mais il est aussi le plus grand écrivain“. Chateaubriand, opposant célèbre qui finira par l’admirer, consent à reconnaître que “Ses bulletins ont l’éloquence de la victoire“.

Revenons au jeune Napoléon Bonaparte. A la veille de la Révolution de 1789, il était bien parti pour une carrière militaire ordinaire. Mais la tourmente révolutionnaire va rebattre les cartes politiques et sociologiques, ouvrant la voie de son destin.

Avoir vingt ans en 1789 ! Quelle chance pour une créature hors du commun. Elle s’offre opportunément à Napoléon Bonaparte qui doit commencer par une difficile reconversion patriotique.

DE LINDÉPENDANTISME CORSE AU PATRIOTISME FRANÇAIS

A l’arrivée de Napoléon en France, la Corse n’est pas encore une province à part entière du pays. Elle lui a été rattachée après la victoire de l’armée française sur Paoli en 1769 au terme de son équipée indépendantiste de 1755 à 1769. Ouvrons une parenthèse succincte sur cet épisode historique local, essentiel dans le destin de Napoléon.

La naissance de Pascal Paoli en 1725 précède de peu le soulèvement populaire de la Corse en 1729 contre l’appartenance multi séculaire à la République de Gênes. A 14 ans, il suit en exil à Naples son père Hyacinthe après la première tentative d’émancipation de la Corse. Il est formé au métier militaire, d’abord dans le régiment de son père, colonel du Royal Corsica, puis au Royal Farnèse. Esprit supérieur ouvert aux idées nouvelles, il aspire à jouer le premier rôle dans son île natale en pleine effervescence politique. Il envisage un moment de commencer par servir dans l’armée du roi de France, mais Choiseul ne donne pas suite, le privant, qui sait, du renouvellement de l’épopée de Sampiéro Corso, sous Henri II et Catherine de Médicis.

L’ambition corse de Paoli coïncide parfaitement avec les intérêts de l’Angleterre, très influente à Naples, et qui cherche à se constituer dans le golfe de Gênes un tremplin stratégique contre la France. C’est ainsi que Paoli reçoit tout naturellement le puissant soutien d’Albion qui fait de lui son homme lige par l’intermédiaire du Franc-maçon Botswel, sorte d’officier traitant.

Proclamé en 1755 “général de la nation” par une assemblée populaire corse, minoritaire précisons-le, Paoli parvient à se constituer un pré-carré central autour de Corte dont il fait sa capitale, au terme d’une guerre civile corse. Il élimine par le fer et le feu les derniers fidèles de Gênes, tandis qu’un parti français montant attend son heure. Gouvernant son fief en despote éclairé, il passe les premières années de son règne à tenter vainement de l’élargir, imposant à ses administrés sa poigne de fer. L’appui de l’Angleterre ne lui suffit pas à s’emparer des grandes cités portuaires de l’île, Bastia, Ajaccio, Calvi, Saint-Florent et Bonifacio, restées aux mains de la République de Gênes. Encerclé, privé de tout débouché maritime, il doit fonder le port de l’Île Rousse pour se donner de l’air. Ce déficit de légitimité nationale explique que son gouvernement, ayant pourtant à son actif de belles réalisations économiques et culturelles, ne bénéficiera d’aucune reconnaissance officielle internationale, autre que celle de l’Angleterre.

L’intervention militaire de la France en 1768, à la demande de Gênes en décadence, met brutalement fin au rêve indépendantiste de Paoli. Après quelques succès ponctuels, ses courageuses milices paysannes sont défaites le 8 mai 1769 au pitoyable combat de Ponte Novo par une armée française professionnelle dans laquelle servent déjà 900 volontaires corses que le général français de Vaux a eu la délicatesse de ne pas faire combattre en première ligne. Ce jour là, des mercenaires germaniques, recrutés en renforcement des milices, en lesquelles, de son propre aveu, leur général n’avait qu’une confiance limitée, appliquent des ordres confus et font un massacre de « nationaux » en retraite sur le pont même. Précisons que le général Paoli n’avait pas daigné commander en personne cette bataille pourtant décisive, se bornant à l’observer de loin. En cette circonstance, il aurait pu faire de Ponte Novo son pont d’Arcole, mais tout séparait déjà Paoli de Napoléon.

Sur le plan militaire, Ponte Novo ne fut qu’un combat d’avant-garde, et non une bataille majeure. Mais ce revers suffit à l’effondrement du régime paoliste en quelques heures, comme un château de cartes, révélant la fragilité de son assise populaire. Les partisans de Paoli l’abandonnent brusquement en masses. Par une étrange mansuétude, l’armée française ménage ses biens et renonce à le capturer dans sa retraite, permettant ainsi son exfiltration par la marine britannique à Porto-Vecchio, avec quelques 300 fidèles qui lui restent. Le roi d’Angleterre offre à son féal déchu un généreux asile pour le conserver au chaud en son royaume.

Il se trouve que la famille Bonaparte a compté parmi les plus ardents soutiens de Paoli. Le père Charles-Marie a siégé comme membre influent de son assemblée gouvernementale à Corte. Son fils aîné Joseph y est né et Napoléon y a été conçu. Mais, au lendemain de Ponte Novo, sa réaliste intuition lui commande de se rallier sans réserve au vainqueur.

L’intimité des Bonaparte avec Paoli a fait courir la rumeur que Napoléon en avait été le fruit. Voulant plus tard en avoir le coeur net, Napoléon a carrément posé la question à sa mère. Sa dénégation indignée fut formelle, s’exclamant, argument probant à l’appui, “chez les femmes, le célibataire Paoli passe pour ne rien pouvoir faire“.

Letizia est enceinte de six mois de Napoléon lorsque les Bonaparte doivent fuir en catastrophe l’armée française après le désastre de Ponte Novo. Elle se serait alors écriée, tenant son ventre où le futur empereur s’agitait déjà : “Il sera le vengeur de la Corse !”.

Malgré le ralliement paternel à la France, la première enfance de Napoléon baigne ainsi dans le souvenir patriotique de Paoli, romantiquement auréolé du titre de « père de la nation corse ». C’est en émigré” hostile qu’il débarque en France, puissance opprimant à ses yeux la Corse, sa patrie. Ses difficultés relationnelles avec son premier entourage français s’expliquent surtout par cet antagonisme politique. Le décalage culturel n’intervient qu’en second lieu.

Voici un florilège de son hostilité à la France entre 1779 et 1789 :

– Désavouant son père : “Jamais je ne pardonnerai à mon père qui a été son adjudant, d’avoir concouru à la réunion de la Corse à la France. Il aurait dû suivre sa fortune et succomber avec lui“.

– Nostalgique : “J’ai puisé la vie en Corse et, avec elle, un violent amour pour mon infortunée patrie et pour son indépendance“.

– Accusateur : Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos moeurs. Le tableau actuel de ma patrie et l’impuissance de le changer est donc une nouvelle raison de fuir cette terre où je suis par devoir, obligé de louer des hommes que, par vertu, je dois haïr“.

– Menaçant : “Les Corses ont pu, en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug génois et peuvent en faire autant de celui des Français“. Et encore : “(…) Si je n’avais qu’un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je partirais au même moment et j’enfoncerais dans le sein des tyrans le glaive vengeur de la patrie et des lois violées“.

– Vengeur, dans une confidence faite à son ami Bourrienne : “Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai“.

Le 14 juin 1789, à la veille de l’événement qui va bouleverser la France, il adresse à Paoli exilé à Londres une offre de services enflammée : “Je naquis quand la Patrie périssait.

Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle qui vint frapper mes premiers regards (…) Les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance. Vous quittâtes notre île et, avec vous, disparut l’espérance du bonheur. L’esclavage fut le prix de notre soumission (…) Permettez-moi, général, de vous offrir les hommages de ma famille et, pourquoi ne le dirai-je pas, de mes compatriotes. Ils soupirent au souvenir d’un temps où ils espérèrent la liberté (…)”.

Cette supplique exaltée ne reçoit aucune réponse. Le jeune Napoléon ne se doute pas encore que l’intraitable Paoli conserve une dent féroce contre son père qui lui a fait défaut vingt ans auparavant.

Mais peu après, la Révolution fait voler en éclats les fières convictions juvéniles de Napoléon. Un certain 14 juillet 1789, il rencontre son destin.

LE DÉCLIC LIBÉRATEUR DE LA RÉVOLUTION

Avoir vingt ans en 1789, être pétri de génie et se sentir protégé par une étoile infaillible ! Les ingrédients d’une prodigieuse alchimie existentielle sont rassemblés.

Napoléon perçoit immédiatement que la Révolution marque la naissance d’une ère nouvelle. Il ressent d’abord une libération intérieure. La fondation de la valeur sur le mérite par l’abolition des privilèges met fin à une souffrance intime d’infériorité sociale bridant son avenir. Le décret Ségur réservant aux Nobles les hauts commandements militaires est aboli.

L’âme tourmentée du jeune officier reçoit la révélation que les idées nouvelles vont lui permettre de concilier harmonieusement son patriotisme corse démodé avec l’amour du pays des droits de l’homme. Jusque là marâtre honnie, la France devient d’un coup une mère sincèrement vénérée.

Napoléon exprime spontanément son choix irréversible à ses compatriotes : “Ceux qui nous donnaient la mort comme à des rebelles sont aujourd’hui nos protecteurs. Ils sont animés par nos sentiments (…) La France nous a ouvert son sein. Désormais, nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes. Il n’est plus de mer qui nous sépare“.

En garnison à Auxonne, Napoléon exprime sans retenue son enthousiasme révolutionnaire. Il se démarque nettement des autres officiers de son régiment, pour la plupart royalistes. Il adhère spontanément à la « Société des Amis de la Constitution », club révolutionnaire de la cité. Prosélyte des idées nouvelles, il s’attire l’hostilité de la bourgeoisie locale et du corps des officiers. La fièvre révolutionnaire se révèle bien plus contagieuse dans le corps des “bas officiers” (sous-officiers) et surtout dans la troupe, où prend naissance sa popularité appelée au plus bel avenir. Mais il ne s’abaisse à aucune démagogie, ne tolérant aucune indiscipline, a fortiori les mutineries ou les désordres populaires. Appelé avec son unité à réprimer localement quelques débordements de foules, il se montre intraitable, déjà homme d’ordre intransigeant.

Mais dans l’immédiat, c’est la Corse qui retient toute son attention. Soulagés de voir s’éloigner un insupportable trublion, ses supérieurs ne lui mesurent pas les permissions. Il séjourne dans son île natale de septembre 1789 à janvier 1791. Dès son arrivée à Ajaccio, il s’offusque de trouver la Corse à la traîne du mouvement révolutionnaire. Le gouverneur de Barrin s’abstient de publier les nouveaux décrets. Les soldats continuent de porter la cocarde blanche et non la nouvelle, tricolore.

Le 31 octobre 1789, il rassemble des patriotes ajacciens en l’église Saint-François. Il leur fait signer en pétition une adresse aux députés corses du Tiers-état, Saliceti et Colonna de Cesari Rocca.

Il se rend ensuite à Bastia, alors capitale de la Corse. Le 5 novembre, il y décide la formation d’une milice. Il exhorte les patriotes à s’enrôler à l’intérieur de l’église Saint-Jean. Un affrontement sanglant se produit avec la troupe dans les rues adjacentes. Devant la tournure  dramatique des événements, le gouverneur de Barrin renonce à son opposition. Le commandant des troupes est limogé. Napoléon triomphe :”Nos frères de Bastia ont brisé leurs chaînes en mille morceaux” s’exclame-t-il.

A la nouvelle des événements de Bastia, le député Saliceti sollicite de l’Assemblée Constituante, au nom de ses collègues insulaires, l’intégration totale de la Corse à “l’Empire Français“. Ardemment défendue par Mirabeau, la proposition est adoptée à l’unanimité et dans l’enthousiasme le 30 novembre 1789, date fondatrice de la Corse française. Dans les églises de l’île, on chante des Te Deum. Sur sa maison d’Ajaccio, Napoléon accroche une banderole portant ces mots : “Vive la Nation, vive Paoli, vive Mirabeau“. C’est l’expression de sa libératrice synthèse patriotique.

Mais en néophyte exalté, il commet quelques excès de zèle. Il s’inscrit sur les rôles de la Garde Nationale comme simple soldat et tient à monter la garde comme tout le monde.

Le 25 juin 1790, il se laisse entraîner dans une échauffourée opposant la municipalité d’Ajaccio aux autorités militaires de la garnison, accusées de froideur révolutionnaire. Le commandant de la place demande son retour anticipé sur le continent, mais ne peut l’obtenir.  L’activisme révolutionnaire effréné de Napoléon lui attire aussi l’animosité d’un certain nombre d’insulaires, ataviquement divisés, et pour l’heure partagés en trois tendances: les Royalistes,  quelques partisans nostalgiques de Paoli, et les partisans de la Révolution.

De retour à Auxonne, Napoléon prête le “serment civique” au Champ de Mars de la ville le 14 juillet 1791.

Mais en Corse, la situation ne va pas évoluer selon ses voeux.

L’INÉLUCTABLE RUPTURE AVEC PAOLI

L’euphorique décret du 30 novembre 1789 avait généreusement accordé l’amnistie aux

Paolistes, avec droit de retour pour les exilés.

Ne s’encombrant pas de scrupules, Paoli se rallie de façon théâtrale au nouveau régime en France. Réalisme politique, vertige idéaliste ou arrière-pensée, il fait connaître officiellement de Londres sa vive satisfaction. Il assure que “les exilés rendus à leur patrie défendront la Constitution jusqu’à la dernière goutte de leur sang“. C’est là un engagement solennel de fidélité qu’il sera gravissime de ne pas tenir, gardons-le en mémoire. Il surenchérit par de surprenants propos qui renforcent son serment d’allégeance : “Quelle que soit la main qui donne la liberté à notre patrie, je la baise avec toute la sincérité de mon zèle et de mon empressement (…) Je préfère beaucoup la fusion de la Corse avec les autres provinces françaises à une indépendance proprement dite. Ou bien on nous en priverait, ou bien quelqu’un la vendrait ou s’en rendrait tyran“. Retenons bien cette lucide dernière phrase.

Paoli a manifestement tiré les leçons de son aventure indépendantiste.

La profession de foi française de Paoli ne s’arrête pas là. Le 23 décembre 1789, il écrit en ces termes au poète Nobili-Savelli : “Reprenez votre verve poétique et chantez, parce qu’en ce jour de régénération du génie humain, je puis vous donner cette nouvelle que notre pays brise ses chaînes. L’union à la libre nation française n’est pas la servitude mais la participation de droit“.

Prononcés par un homme en pleine possession de ses facultés intellectuelles, ces propos devraient dessiller aujourd’hui les historiens égarés et les néo-indépendantistes corses qui en

ont fait leur porte-drapeau.

Ses excellentes dispositions valent à Paoli une invitation officielle à Paris. Il y est accueilli et fêté par Mirabeau et Robespierre le 3 avril 1790. Il est reçu en triomphe à l’Assemblée Constituante où il prononce des paroles inoubliables “Voilà le plus beau jour de ma vie !“. Il prête serment de fidélité à la Nation, à la Constituante et au roi. Louis XVI lui fait l’honneur d’une audience. Paris et la province lui réservent un accueil chaleureux durant son voyage pour la Corse, jusqu’à son arrivée triomphale à Bastia le 17 juillet 1790.

Le célèbre exilé s’installe immédiatement dans ses fonctions taillées sur mesure de “Président du Conseil Administratif” de la Corse, et de commandant en chef de la Garde Nationale de l’île. Bref, pour la première fois il est le chef incontesté de toute la Corse qui s’est librement donnée à la France.

Paoli prouve son zèle révolutionnaire en juin 1791 à Bastia. Il y mate rudement un soulèvement religieux contre la Constitution Civile du Clergé. Plusieurs ecclésiastiques et de nombreux laïques sont emprisonnés à Corte. Six mille Gardes Nationaux pillent la ville durant un mois. D’aucuns ont prétendu que Paoli avait ainsi voulu se venger de l’ancienne fidélité de Bastia à Gênes et à la France.

Paoli confirme son allégeance à la France au moment de la menace d’invasion en août 1792 par une lettre adressée à son ami Giampietri à Paris : “Dites et faites savoir que nous voulons vivre et mourir libres avec la France“. Cette profession de foi française de Paoli ne fait, en somme, que préfigurer le vibrant Serment de Bastia, prêté en 1938 par les patriotes corses, en cinglante riposte aux visées annexionnistes de Mussolini: ” Face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir français!”

Le ralliement spectaculaire de Paoli à la Révolution et à la France renforce l’admiration de Napoléon pour sa personne. A la nouvelle de son retour, son idée première est de se mettre à son service avec la perspective de lui succéder, car son héros a déjà 65 ans. Napoléon ne conçoit encore son avenir qu’à la tête de la Corse.

Lorsqu’il fait la connaissance de Napoléon, Paoli pressent en lui un grand avenir. “Ce jeune homme est taillé dans l’antique. C’est un homme de Plutarque“. Mais sa rancune l’emporte sur l’estime. Il n’a pas oublié que Charles-Marie Bonaparte l’a abandonné après Ponte Novo. Aussi s’emploie-t-il à contrecarrer les projets de la famille Bonaparte. Il prend comme bras  roit l’intrigant Charles-André Pozzo di Borgo, l’ennemi intime des Bonaparte à Ajaccio. Il s’oppose, sans toutefois y parvenir, à l’élection de Napoléon comme lieutenantcolonel commandant le Bataillon de Volontaires d’Ajaccio. Malgré les marques d’affection filiale que continue de prodiguer Napoléon à Paoli, leurs relations se détériorent de jour en jour.

Un fossé se creuse entre eux à la suite de la piteuse expédition de Sardaigne en février 1793. Napoléon obtient un nouveau congé pour y participer avec son Bataillon de Volontaires. Décidée à Paris dans le cadre de la guerre contre l’Autriche, l’opération militaire a pour objectif de neutraliser la Sardaigne, son alliée. La partie corse de l’affaire est placée sous la responsabilité de Paoli. Il s’agit de s’emparer de l’îlot de la Maddalena qui contrôle le trafic maritime du détroit de Bonifacio. Paoli en confie l’exécution à l’un de ses affidés, Colonna Cesari, sous les ordres duquel est placée l’unité de Napoléon.

L’affaire est délicate pour Paoli. Par Autriche interposée, la Sardaigne est l’alliée de l’Angleterre que Paoli a sans doute promis à son roi de ne pas combattre en se ralliant à la Révolution. Aussi, ne peut-il s’empêcher de cacher ses réticences. On ne peut plus mal conçue et dirigée, l’entreprise tourne à la pantalonnade. Napoléon en éprouve, pour son baptême du feu, une profonde humiliation.

L’enquête en responsabilité diligentée par Paris soulève d’accablants soupçons de double jeu de Paoli. On lui reproche de n’avoir pas fourni tous les moyens nécessaires et surtout la douteuse conduite de l’opération. Paoli s’indigne sans convaincre de la mise en cause de sa loyauté.

Quelques jours après la calamiteuse expédition de la Maddalena, Napoléon a une entrevue houleuse au couvent de Morosaglia avec Paoli qui jette alors le masque. Prétextant l’anarchie dans laquelle se débat la France qui vient de décapiter son roi, il vante les grands mérites de l’Angleterre et tente ouvertement de débaucher Napoléon en lui faisant miroiter les avantages que lui vaudraient ses talents militaires s’il se ralliait à la couronne britannique.

Stupéfait du retournement de veste de son idole qui ose lui proposer une telle félonie, Napoléon a alors la révélation que Paoli est l’homme de paille inconditionnel de l’Angleterre.

Il foule aux pieds ses serments de fidélité à la France. La rupture des deux hommes est désormais consommée.

En réplique à l’offre immonde de Paoli, Napoléon lance en avril 1793 à Ajaccio un appel à la fidélité : “(…) Tous les citoyens corses veulent mourir républicains français. Il sera beau de le manifester par un serment solennel dans une réunion de tous les citoyens“.

L’attitude de Paoli ne manque pas de soulever des remous dans l’Assemblée de Corse. Pour la rassurer, il la réunit à Corte le 27 mai 1793. Il s’y livre à un écoeurant exercice de duplicité. Il confirme avec force ses sentiments de fidélité à la République Française.

Tranquillisée, l’assemblée lui renouvelle sa confiance.

L’enquête sur l’affaire de la Maddalena conclut finalement à la culpabilité de Paoli.

L’historien Renucci dévoilera plus tard la consigne secrète donnée par Paoli à Colonna

Cesari : “Souviens-toi, Cesari, que la Sardaigne est l’alliée naturelle de notre île, qu’elle nous a toujours secourus en vivres et en munitions. Le roi du Piémont (dont relève la Sardaigne) a toujours été l’ami des Corses et de leur cause. Fais donc en sorte que cette expédition s’en aille en fumée“. Et Cesari en personne confirmera l’affirmation de Renucci pour se justifier.

Un décret de la Convention du 17 juillet déclare Paoli “hors la loi et traitre à la patrie“. Napoléon tente malgré tout de le défendre en invoquant des circonstances atténuantes. Rien n’y fait. Paris ordonne la mise en arrestation du félon et de son influent conseiller Pozzo di Borgo. La Corse se scinde de nouveau en factions. Enfin dessillés, les partisans de Paoli qui refusent de se parjurer, se séparent de lui, dont le colonel Gentili, son fidèle compagnon d’exil à Londres. Paoli mobilise les nombreux partisans qu’il s’est gagné en deux ans de règne absolu. Il fait officiellement sécession lors d’une assemblée à Corte.

La guerre est désormais ouverte entre Paolistes et Bonapartistes, menacés de mort et pourchassés. Leurs biens sont incendiés. Bénéficiant de quelques amicales complicités, la famille Bonaparte parvient à échapper de justesse à la haineuse vindicte paoliste. Elle parvient à s’enfuir in extremis de l’île le 3 juin 1793 et se réfugie à Toulon.

Pour éliminer l’armée française de Corse, Paoli fait appel à la flotte anglaise qui n’attendait que ce signal. Puis, lui que l’on a inconsidérément surnommé “U Babbu“, le père de la nation et de l’indépendance corse, ne trouve rien de mieux que de céder la Corse au roi d’Angleterre en juin 1794, dans l’espoir d’en être nommé vice-roi. Mais il déchante vite.

L’Angleterre ne place pas d’“indigènes” à la tête de ses possessions coloniales. Sir Gilbert Eliot est nommé vice-roi d’un éphémère royaume anglo-corse qui prendra fin en octobre 1796, lorsque, justement, un certain général Bonaparte aura bouleversé la donne stratégique en Méditerranée par sa fulgurante campagne d’Italie. Comble d’ingratitude d’Albion, ou lucidité concernant sa fiabilité, l’intrigant et servile Pozzo di Borgo est préféré à Paoli comme Président du Conseil d’État nouvellement créé. Profondément ulcéré par sa mise à l’écart et la trahison de Pozzo di Borgo, Paoli indispose tellement ses amis anglais qu’ils le rappellent en disgrâce à Londres en octobre 1795, où il ruminera sa rancune durant de longues années. Il mourra en 1807 dans l’indifférence, puis sera oublié. Ce n’est qu’en 1889, quatre vingt deux ans après sa mort, que ses cendres rejoindront discrètement son village natal de Morosaglia.

En fait, il semble bien que les Anglais s’en soient débarrassé au prétexte de travaux de réaménagement des lieux de la sépulture.

De son côté, le sinistre Pozzo di Borgo ne cessera de monnayer auprès des cours européennes sa haine implacable de Napoléon, jusqu’à se trouver aux côtés de Wellington à Waterloo.

Étrangement, la tumultueuse rupture entre Paoli et Napoléon n’a jamais tourné à la haine entre les deux hommes. Arrivé au pouvoir, Napoléon lui fit discrètement savoir qu’il ne s’opposerait pas à son retour en Corse, pour peu qu’il lui rendît la chose possible par une simple déclaration encourageante. Paoli déclina dignement l’offre généreuse. Mais l’on sait qu’il admira en secret l’ascension de Napoléon et ses victoires sur son ingrat protecteur. Pied de nez aux Anglais, il osa illuminer sa demeure londonienne à l’annonce du Consulat à vie, puis lors du sacre à Notre-Dame.

En définitive, Paoli a laissé un nom, Napoléon un prénom.

De nos jours, un mouvement sécessionniste insulaire a ressuscité l’image de Paoli et s’est fait du « Babbu » un emblème, prenant un peu ses désirs pour des réalités, car les sentiments de Paoli à l’égard de la France et de l’Angleterre ont bien évolué avec l’âge.

Dans une lettre du 6 septembre 1802, citée par l’historien de la Corse Pierre Antonetti, il confesse se rallier définitivement à la France : « La liberté fut l’objet de nos révolutions. Or, on en jouit maintenant dans notre île. Qu’importe de quelles mains elle nous vienne ».

Dans la même lettre, il fait l’éloge de Napoléon, « notre compatriote qui, avec tant d’honneur

et de gloire, a vengé notre patrie des injures que presque toutes les nations lui auront faites ».

Dans des correspondances à Pietrino Leoni et Agostino Fondacci, il écrit, également en 1802, au sujet des études de leurs enfants : « Lorsque les choses seront mieux établies, je pense qu’ils doivent achever leur éducation en France. Nous faisons partie de cette nation. Nous devons en adopter la langue, les moeurs et les habitudes si nous voulons faire quelques progrès dans le monde(…). En attendant, ils pourront se dégrossir en Toscane et oublier le dialecte et la prononciation du village ». Horreur et damnation pour les Séparatistes, leur idole n’était pas partisan de la co-officialité de la langue corse qu’ils revendiquent, abaissée au niveau du dialecte !

Dans son testament, il recommande d’ailleurs à la jeunesse corse d’apprendre les langues française et italienne, cette dernière étant la langue officielle de la Corse indépendante de Paoli, rappelons-le. Personnage hors du commun, Paoli aurait pu devenir un grand de ce monde si son ambition dévorante et sa duplicité n’avaient dévoyé son esprit supérieur. On peut le comparer au héro malheureux de Kipling, « L’homme qui voulut être roi ».

Ironie ou sanction de l’Histoire, on a rabaissé son nom au rang de premier président de

Conseil Général de la Corse sur le monument érigé à Ajaccio en 2017, à l’occasion de la fusion des deux départements.

En tout état de cause, il n’est pas historiquement sérieux de hisser Paoli en « père » d’une nation corse, tout simplement parce que ce concept n’a jamais pu s’y concrétiser. En Corse plus qu’ailleurs, la géographie a étroitement dicté l’histoire. Son relief accidenté et cloisonné, s’opposant aux communications et échanges, a fragmenté l’île en entités humaines isolées, autarciques et antagonistes, autant de fiefs pour chefs de clans ambitieux. C’est ainsi que l’histoire de la Corse s’est réduite à une succession de tentatives de certains d’entre eux de s’imposer à tous les autres, généralement avec le concours intéressé d’une puissance étrangère. Paoli n’est que le dernier en date avec le concours de l’Angleterre. Citons ses prédécesseurs les plus illustres. On trouve au 9ème siècle Ugo Colonna qui chassa les Sarrasins, puis Arrigo Bel Messere au siècle suivant. Au 13ème, s’impose Sinucello de Cinarca, dit Giudicce, avec le soutien de Pise. Au 14ème, Sambucuccio d’Alando, appuyé par Gênes, parvient à éliminer les avides seigneurs féodaux de « l’en-deçà des monts », baptisé « terre du commun ». Ces clans du moment renaîtront comme le phénix de ses cendres. Au 16ème siècle, vient le tour de l’intrépide Sampièro Corso qui place l’île pendant quelques années sous la bannière du roi de France Henri II.

En fin de compte, la Corse n’a pu réellement être unifiée qu’en s’intégrant volontairement à la nation française.

Pour l’heure, sa brutale expulsion de sa Corse chérie inflige à Napoléon une profonde blessure sentimentale qui ne se cicatrisera jamais entièrement. Il n’y mettra plus les pieds, sauf en escale de quelques jours au retour d’Égypte. Mais il veillera toujours sur elle de loin.

Au cours de leur fuite éperdue, l’infaillible intuition de Letizia l’a faite s’écrier : “Mon fils, ce pays n’est pas fait pour nous !“.

C’est ainsi que, paradoxalement, Paoli a rendu à la France le plus éminent des services.

Sans lui, Napoléon ne serait sans doute jamais devenu Empereur des Français. En l’expulsant du microcosme insulaire dans lequel il se serait vraisemblablement enlisé, il lui a ouvert la voie de l’épopée impériale. L’Aigle naissant va désormais pouvoir déployer ses ailes immenses sur un théâtre d’opérations à la mesure de son génie.

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