Le bonapartisme est un progressisme

Il est toujours navrant de lire, ici ou là, dans la presse généraliste, historique ou politique, dans les commentaires journalistiques, de politiciens ou de politologues, que le bonapartisme devrait par essence être conservateur voire réactionnaire.

En réalité, fort peu de nos concitoyens connaissent réellement le courant napoléonien. Trop souvent les commentateurs se contentent de considérer que l’impérialisme doit être militariste, centré sur des conquêtes de territoires, sur la préservation d’acquis, probablement sur un renforcement de la religion et un retour nostalgique vers un passé grandiose. Certes, le bonapartisme actuel fait souvent référence à la riche histoire de la Révolution, du Consulat et des deux Empires. Certes, au cours de leurs parcours des origines à nos jours, parfois, les bonapartistes se sont alliés aux forces conservatrices. Cela a par exemple été le cas dans les années 1880-1900. Mais force est de constater que cette union électorale avec les monarchistes a causé la perte des mouvements et élus se référant aux Empereurs. C’est probablement, avec le décès du prince Impérial en 1879 et le dédoublement des prétendants, ce qui provoqua la chute irrémédiable du bonapartisme.

C’est qu’en réalité, tout séparait les bonapartistes des conservateurs royalistes. Contrairement à leurs alliés éphémères contre la République, les napoléoniens étaient par nature des progressistes. Hélas, ils l’avaient oublié. En devenant conservateurs, les bonapartistes ont perdu toute leur originalité idéologique.

Historiquement, les fidèles de la dynastie napoléonienne étaient avant tout des adeptes de la Révolution française. Ils s’appuyaient sur les idéaux de 1789, Liberté, Egalité et Fraternité. Ils se reposaient sur les idées d’émancipation des hommes et le refus des tendances d’Ancien Régime. Contre la féodalité, le traditionalisme, l’intrusion de la religion catholique dans la vie publique, les bonapartistes se devaient d’incarner le progrès. Sur les questions du droit, sur le social, sur les institutions, sur la vision de la société, sur la laïcité, les bonapartistes sont nécessairement progressistes.

En mettant en place les « masses de granit » qui bâtirent la France moderne, Bonaparte fit preuve d’ingéniosité, sachant concilier les points de vue, souhaitant réconcilier les Français de droite et de gauche, mais en les faisant marcher vers l’avenir. Si l’on étudie avec soin les institutions du Consulat et de l’Empire, le Conseil d’Etat, les Préfectures, le Franc Germinal, la Cour de Cassation, la Cour des Comptes… on note la réelle volonté d’assoir la révolution. Quand on analyse la codification napoléonienne (codes civil, pénal, de procédure civile…) on observe nettement l’objectif d’assurer la progression et la stabilité du droit issu de 1789.

Quant au Second Empire, sa présence dans le camp progressiste est une évidence. Le régime assure le progrès social des Français. Les travailleurs bénéficient de nombreuses réformes octroyées par le gouvernement impérial : droit de grève, sociétés de secours mutuels, retraite obligatoire pour les fonctionnaires, système de retraite dans le secteur privé… Economiquement, Napoléon III pousse vers un saint-simonisme qui, bien avant Keynes, permet à l’Etat d’intervenir dans l’économie et le social. L’Empereur a une vraie vision sociale, voire socialiste de la société. Aucune réforme, mêmes les plus audacieuses, ne doit faire peur aux bonapartistes.

Sur l’Instruction publique, outil permanent et indispensable du progressisme, les périodes bonapartistes sont des moments forts. Bonaparte invente le lycée, le baccalauréat, les grandes écoles, l’université… Surtout, il émancipe le système scolaire et universitaire de l’Eglise et des ordres réguliers. Napoléon III agira de même, notamment avec la loi Duruy de 1867. Désormais, chaque commune doit avoir une école et toute commune de plus de 500 habitants doit également disposer d’une école de filles. L’enseignement primaire devient gratuit et Victor Duruy, soutenu par l’Empereur, souhaitera y associer l’obligation scolaire. Les forces cléricales et conservatrices parviendront à s’opposer à cette mesure progressiste qui pourtant tenait tant au régime. C’est aussi constater que le pouvoir n’était pas dictatorial. Qu’on en juge actuellement. Les écoles rurales ferment. Les villages voient leurs écoles disparaître là où depuis Napoléon III des établissement s scolaires s’étaient implantés et avaient permis aux Français de toute condition, paysans comme ouvriers, de s’instruire, d’apprendre à lire, écrire et compter.

De même, Napoléon III, bien aidé par l’Impératrice Eugénie, a eu une vision féministe de la société, multipliant les mesures afin d’assurer une certaine égalité homme / femmes. Ainsi, les démarches personnelles d’Eugénie permirent à la Vosgienne Julie Victoire Daubié de passer et de réussir son baccalauréat, ce qui, étrangement et sans aucune base ni raison, restait interdit aux femmes. Avec un Second Empire persistant, nul doute que les femmes auraient obtenu le droit de vote, ce que la Troisième République leur refusa toujours.

Enfin, sur les questions démocratiques, bien des esprits chagrins estiment à tort que le bonapartisme exerça un pouvoir personnel, dictatorial. Cela est faux. Bonaparte s’appuya sur des plébiscites afin de légitimer son arrivée au pouvoir puis de procéder aux évolutions constitutionnelles. Louis-Napoléon Bonaparte, premier président de la République française élu au suffrage universel (le deuxième fut Charles de Gaulle en 1965 seulement, soit plus d’un siècle après), ne supprima aucune élection. Au contraire, les élections législatives se succédèrent en 1849, 1852, 1857 1863 et 1869. Mieux, comme son Oncle, il demanda toujours au Peuple de légitimer son pouvoir et les changements politiques, économiques et constitutionnels. La démocratie bonapartiste n’est pas un vain mot. Elle est une réalité. Le Second Empire permit, mieux que les régimes précédents et suivants, un véritable apprentissage de la démocratie.

En définitive, on ne peut pas nier que le bonapartisme soit un progressisme. Le napoléonien est un « rebelle » qui a la volonté de bouger les choses, de dénoncer le système, de le transformer pour le Peuple et Par le Peuple. Il n’est nullement un conservatisme même s’il regarde parfois dans le passé pour y puiser des références historiques aptes à lui montrer une voie pour l’avenir. Penser au futur est une constante pour lui. Seul lui importe le sort du Peuple. Il est surtout égalitaire, voulant, comme Napoléon qu’un fils de cultivateur (ou aujourd’hui d’un ouvrier ou d’un employé) puisse demain devenir ministre, professeur, avocat ou haut-fonctionnaire. Le pouvoir bonapartiste croit fermement en un ascenseur social permettant à chacun, selon ses capacités, mais non en fonction de sa naissance, de progresser dans la hiérarchie sociale. Le bonapartisme répond parfaitement à la définition du progressisme : il agit pour une transformation profonde des structures sociales et politiques qui doit être accomplie pour une plus grande justice sociale et pour l’amélioration des conditions de vie.

Bonapartistes du XXIe siècle, ne l’oublions jamais.

 

Thierry Choffat

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